Le Parti de la Banlieue essaie de se faire une place jusqu’en Martinique

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Banlieue et Outre-mer vivent-elles les mêmes problématiques ? Le parti de la Banlieue d’Abdel-Malik Djermoune pense que oui. La formation politique, qui s’apprête à fêter son premier anniversaire, possède une section en Martinique. Il souhaite la consolider et développer son empreinte dans les DOM-TOM.

 

Créer une section locale du parti de la Banlieue en Martinique, à 7 000 kilomètres des barres d’immeuble des quartiers populaires de la métropole, c’est le pari qu’a fait Abdel-Malik Djermoune en fondant sa formation politique en octobre 2013. « La Martinique, tout comme les territoires d’Outre-mer en général, est une banlieue lointaine de notre métropole, affirme cet ancien responsable associatif dégoûté des partis politiques traditionnels. La population se sent stigmatisée sur plusieurs plans : identitaire, économique, culturel. » Aujourd’hui, le parti de la Banlieue compte environ 200 adhérents et reste assez confidentiel. Il comprend seize fédérations. L’année prochaine, Abdel-Malik Djermoune espère être présent dans plus de cent villes de France.

L’homme de 51 ans, originaire de Seine-Saint-Denis, a été un temps proche des idées  de Jean-Pierre Chevènement, puis de Dominique de Villepin. Son programme propose l’ouverture du droit de vote aux étrangers, le passage de la majorité civile et pénale à seize ans ou encore la légalisation du cannabis.  Sa première ambition est d’inscrire le multiculturalisme dans la constitution et de lui créer un ministère dédié. Pour lui, le concept de démocratie multiculturelle, qu’il tente de répandre en France, répondra au sentiment d’abandon et à la démobilisation croissante des citoyens en métropole et dans les DOM.

Comme dans l’Hexagone, la vie politique connaît des bouleversements en Martinique. L’abstention augmente. Elle a atteint 40 à  60 % selon les villes aux dernières élections municipales. De nombreux maires enracinés dans leur commune depuis plusieurs mandats, comme Garcin Malsa à Sainte-Anne, ont été battus. Le Mouvement indépendantiste martiniquais (MIM), qui détenait le pouvoir, a été détrôné par le Parti progressiste martiniquais (PPM), la formation autonomiste fondée par Aimé Césaire. Une grande partie des Martiniquais désire un renouvellement de la classe politique. Ajoutée à cela, la crise sociale persistante que connaît le département renforce un sentiment de perpétuelle dégradation.

Une génération sans travail

Le changement est amorcé depuis quelques années déjà. « La crise socio-économique qui a frappé la Guadeloupe en 2009 puis la Martinique et a causé 44 jours de grève a été un véritable tournant, analyse Justin Daniel, directeur du Centre de recherche sur les pouvoirs locaux dans la Caraïbe (CRPLC). Pour la première fois, les gens ne descendaient pas dans la rue pour défendre la question du statut de leur territoire, mais pour une question sociale. Le coût de la vie était trop cher, la pauvreté a augmenté. Face à ces nouvelles revendications, les hommes politiques sont restés muets. »

En 2010, les Martiniquais ont dit « oui » à un nouveau mode de gouvernance plus autonome, qui sera effectif en 2015. Une fois la réforme du statut sur les rails, les préoccupations sociales ont définitivement pris le dessus. « Le pays s’enfonce et nos hommes politiques sont incompétents. Tout ce qui les intéresse, manifestement, c’est l’argent, regrette Yvon-Joseph Henri, professeur et secrétaire de la Fédération syndicale unitaire (FSU) Martinique. Economiquement, quand la France tousse, la Martinique est au lit avec une forte fièvre. »

D’après une étude du Centre d’observation et de mesure des politiques d’action sociale (Compas) parue en 2013, la Martinique est le troisième département le plus inégalitaire de France. 20 % de la population dispose de revenus insuffisants pour vivre sans prestations et le coût de la vie est presque 20 % plus cher qu’en métropole. L’emploi reste une vraie préoccupation, alors que le taux de chômage des jeunes de 15-24 ans dépasse les 50 %.

« Une partie de la jeune génération n’a jamais vu ses parents travailler, explique Philippe Palany, responsable d’un blog citoyen. Certains comportements sociaux sont identiques à ceux des zones de non-emploi du territoire métropolitain : absence de repères civiques, absence des parents ou des référents, retrait de la vie publique, économie parallèle avec petits trafics divers, piège des crédits à la consommation, etc. »

« Citoyens à part entière »

Le terme de banlieue n’a pas de résonance en Martinique. Cela constitue un éventuel obstacle pour Abdel-Malik Djermoune. « Nous parlons de quartiers favorisés ou non, jamais de banlieue, détaille Phillipe Palany. Ce terme est devenu trop connoté en France avec le temps. Il faut éviter de vouloir enfermer toutes les problématiques derrière les mêmes mots. Cela noie les subtilités. » Le responsable du parti de la Banlieue pense différemment et joue sur la sémantique. « Nous n’évoquons pas la banlieue dans son sens médiatique, précise-t-il. Nous nous adressons à tous les gens qui ont été mis au ban du lieu. Tous les Français que l’on met à l’écart. » Le discours pourrait trouver des oreilles attentives dans un territoire souvent considéré au second plan par les politiques nationales.

La section martiniquaise du parti de la Banlieue, comme les autres, reste discrète pour l’instant. Elle n’a pas participé aux dernières élections, ni fédéré un réseau d’adhérents. Son dirigeant, Lucien Lafortune, continue à parler le créole et se sent profondément Français. Cet ancien bodybuilder de haut niveau installé en Martinique, s’engage pour la première fois en politique. Il a aimé le côté « césairien » de l’initiative d’Abdel-Malik Djermoune : essayer de faire en sorte que « les citoyens à part entière » n’aient plus le sentiment d’être « des citoyens entièrement à part ».

Pour l’instant, Lucien Lafortune applique la stratégie décidée au niveau national. « Il en parle autour de lui, mais la consigne était de ne pas trop augmenter les effectifs, souligne Abdel-Malik Djermoune. Le parti est encore très jeune et nous avons fait le choix de travailler sur nos idées avant de recruter. »

Gagner la confiance du peuple martiniquais ne sera pas une tâche aisée. « Je ne suis pas sûr que le discours multilculturel puisse être relayé en Martinique, souligne Justin Daniel. Les Martiniquais expriment leur différence culturelle et elle n’est pas remise en cause. La situation est différente en métropole. » Par ailleurs, l’incapacité des hommes politiques à prendre en compte les spécificités du territoire dans leurs décisions pousse les habitants à se méfier d’eux. Abdel-Malik Djermoune y croit quand même : « La politique est la seule voie qui permettra le changement, en inscrivant le renouveau dans la constitution, martèle-t-il. L’échec de nos partis politiques est dû à un manque de courage. Après moult échecs, ils ont éludé la question de la diversité. Ils ne veulent pas accepter les Français qui sont issus de l’héritage colonial. Nous sommes le fruit de l’histoire de France et pas un accident. La solution doit venir de nous, les gens qui ne sont pas considérés par l’élite. »

Le 02-10-2014

Par Mathieu Normand / CFPJ